« Le Mont est une merveille, mais tout bijou n'est rien sans son
écrin ». Didier Lavadoux fait partie des guides indépendants de la
baie du Mont Saint-Michel. En cinq heures et demie de traversée, aller et
retour, il démontre que la baie vaut autant le détour que le Mont qui y trône.
D'ailleurs, il ne s'attarde pas sous l'archange, juste une petite pause pour le
pique-nique : « moi j'évite la foule ».
Didier Lavadoux annonce : la baie du Mont Saint-Michel, c'est SA baie,
« je la prête de temps en temps » sourit-il. Il commence à la
connaître, même si le spectacle change chaque jour. Elle renferme des
richesses naturelles incroyables, qu'il a découvertes avec des yeux de petit
garçon, à six ans, lorsqu'il y passait ses vacances loin de sa région
parisienne. Puis, il s'est passionné pour les nombreuses espèces d'oiseaux qui
nichent à Tombelaine, l'autre rocher que l'on rencontre sur le chemin. La
chasse, une de ses passions, a aussi joué un grand rôle dans sa connaissance du
territoire. Maintenant, il vit à Genêts, (en Manche, l'un des points de départ
de la traversée), avec sa femme, une native de la commune.
Environ cinquante personnes suivent ce guide quotidiennement, un peu moins si
la météo se montre capricieuse. En short et les pieds nus, pour se coller les
orteils dans la tangue (le sable vaseux), se tremper en traversant la Sée et la
Sélune, mini-fleuves et obstacles sur le parcours, risquer de prendre la pluie,
et l'écouter la raconter, sa baie entre blagues et anecdotes. « Et
n'oubliez pas d'admirer le ciel, insiste-t-il, ici, ça change tous les
quarts d'heure. »
La peau tannée par le grand air, Didier Lavadoux est un cinquantenaire
d'allure sportive, avec des cheveux grisonnants coiffés en brosse. À côté de
lui, sa chienne, Raffia, obéit au doigt et à l'oeil. « Je vous
demanderai de ne pas caresser le chien », décrète-t-il. Le maître,
c'est lui. Un peu « pisse froid au premier abord » comme
dit sa femme Jocelyne, mais « c'est un passionné ». Il
entretient de bonnes relations avec ses confrères. Respect mutuel, même si
« Didier peut partir au quart de tour, si on le
chatouille », s'amuse Olivier Ribeyrolles, autre guide indépendant de
la baie. Il parle vite, et force la voix, ses veines ressortent souvent dans son
cou. Il faut que son propos porte. Didier Lavadoux reste toujours concentré
parce que « la baie est belle mais dangereuse... »
Histoire, religion, science, folklore, il commente tout, même le projet
destiné à rendre son caractère maritime au Mont Saint-Michel. « Moi je
ne suis pas contre, mais je dis qu'il faut faire attention à l'harmonie de la
zone. On ne peut pas penser qu'au Mont et oublier les traversées. »
Flore et faune, tout l'intéresse. Entre chaque commentaire, il repart à la
hâte, sans craindre l'essoufflement, habitué aux 15 km de marche par jour. Et
surtout, « on est chronométrés. La vitesse d'un cheval au galop, pour
la marée, c'est une légende : la mer monte à environ 3,75 km/h. Mais
c'est bien de garder en tête cette idée de vitesse, trop de gens prennent des
risques inconsidérés ».
Autre danger, les lises ou « sables mouvants ». Et Didier Lavadoux
s'offre le malin plaisir d'une démonstration. Sous les yeux ébahis de son
public, il piétine le sol pour détecter les endroits critiques, puis ordonne à
trois des membres du groupe de se laisser enfoncer... « Vous voyez ce
que ça fait · » s'amuse-t-il de ses cobayes. Et se retournant
vers le groupe : « Bon, c'est pas tout ça, mais, nous, il faut qu'on y
aille ! »
À la fin de la traversée, les sourires rayonnent, dont le sien :
« Quand on dit que c'est somptueux, on ne ment pas. »
Demain, il y retourne. « La baie m'envoûte toujours. Je n'y vais
jamais à reculons. »
Camille CHOTEAU.
Photos : Jérémie About.